Un déplacement des risques, pas leur disparition
Dans un billet publié le 2 juillet 2026 sur le site du FMI, Tobias Adrian, directeur des marchés monétaires et de capitaux de l'institution, pose une thèse claire : la tokenisation peut remodeler l'architecture financière mondiale, mais elle ne supprime pas les risques, elle les déplace. Fusionner exécution, compensation et règlement sur un registre partagé comprime les délais de transaction, qui passent de plusieurs jours à un règlement quasi instantané. En contrepartie, les risques quittent les bilans bancaires classiques pour se concentrer sur les plateformes, le code et les fournisseurs d'infrastructure.
Cette migration est structurelle. Moins d'intermédiaires signifie moins de points de friction, mais aussi moins de filets de sécurité distribués. La cybersécurité et la gestion de crise deviennent des enjeux de premier rang, d'autant que l'activité se concentre sur un nombre réduit de plateformes.
Trois actifs de règlement, trois profils de risque
Adrian distingue trois formes d'actifs de règlement tokenisés, chacune avec ses propres contraintes. Les dépôts bancaires tokenisés conservent le cadre prudentiel existant et permettent un règlement instantané, mais exigent davantage de liquidités disponibles en temps réel, ce qui pèse sur la gestion de trésorerie des établissements. Les stablecoins apportent programmabilité et portée mondiale, sous réserve que la qualité des réserves et la solidité de l'émetteur garantissent la parité. Les réserves de banque centrale tokenisées constituent le troisième pilier, potentiellement le plus stable, mais dont le déploiement reste conditionné aux choix souverains de chaque État.
Pour les banques, la tokenisation ne signe pas leur disparition : elle transforme leurs métiers. Intérêts et garanties s'intègrent directement dans des smart contracts, ce qui réduit le risque de contrepartie mais exige une refonte des processus opérationnels. Pour les marchés de capitaux, la concentration de l'activité sur moins de plateformes rend chaque incident technique ou cyberattaque potentiellement systémique.
Pays émergents et stablecoins privés : le scénario à surveiller
Le FMI chiffre le potentiel du marché : les actifs tokenisés pourraient atteindre 16 000 milliards de dollars d'ici 2030, soit jusqu'à 10 % du PIB mondial selon les projections associées à ces travaux. Pour les économies émergentes, Adrian voit une opportunité réelle de réduction des coûts de paiements transfrontaliers, un poste de dépense structurellement élevé dans ces pays. Mais il identifie un risque symétrique : si des stablecoins privés mondiaux prennent le dessus, les mouvements de capitaux pourraient s'accélérer de façon déstabilisante, court-circuitant les mécanismes de contrôle nationaux.
C'est précisément là que les choix de politique publique deviennent déterminants. Un cadre réglementaire qui encadre la qualité des réserves des stablecoins, définit les responsabilités des fournisseurs d'infrastructure et organise la gestion de crise sur les registres partagés peut orienter la tokenisation vers un gain de stabilité. Son absence laisse le champ libre à une concentration des risques que les outils prudentiels actuels ne sont pas conçus pour absorber.










